La médecine traditionnelle Maya K’iché aujourd’hui

Bookmark and Share

La région du Quiché au Guatemala est représentée par une population majoritairement
indigène : les Maya K’iché. Les problèmes de santé sont forts nombreux dans cette région… Il existe aussi une alternative médicale, la médecine traditionnelle Maya K’iché.

La malnutrition touche en particulier les enfants mais aussi les adultes. Comme dans de nombreux pays en voie de développement, la malnutrition et la faim au Guatemala continuent de figurer parmi les dix premières causes de problèmes de santé les plus importants à côté des
maladies infectieuses et parasitaires
. D’autre part, les conditions d’hygiène défavorables sont souvent les causes de maladies ou de mauvaise santé. De plus, l’accès aux soins de santé primaire est difficile voire impossible pour ces populations éloignées des centres urbains.
Concernant l’éducation et l’enseignement scolaire, la situation est plus que précaire (plus de 90% d’analphabétisme). L’alcoolisme touche une part importante de la population. Sur les chemins et les rues du Quiché, il est très fréquent de rencontrer des hommes ivres (bolos) effondrés sur le sol. La santé mentale est aussi très préoccupante. Les blessures de la guerre civile se font encore largement ressentir sept ans après la déclaration de paix de 1996.

Le Quiché est une région qui a particulièrement souffert du conflit. Il faut savoir que les indigènes ont été les principales victimes de cette guerre. Il y a encore beaucoup de veuves, ce qui déséquilibre la vie familiale et ses ressources. Le contexte politique corrompu offre difficilement un quelconque espoir à une population désabusée. Les nombreux conflits culturels sont aussi une des principales causes du mal de vivre des habitants du Quiché. Les Mayas ont derrière eux une histoire douloureuse et notamment marquée par cinq cents ans de colonisation et d’acculturation. La domination de la culture occidentale engendre de nombreux conflits identitaires chez les indigènes. Face aux problèmes sanitaires, sociaux et économiques, au manque de prise en charge des soins et à une méfiance envers le système occidental, une alternative médicale existe pour les Maya K’iché.

La médecine traditionnelle Maya K’iché représente un savoir sur l’homme et son environnement basé sur des coutumes, des traditions et des croyances sacrés. L’intérêt de la médecine Maya K’iché aujourd’hui réside dans le fait qu’elle constitue un moyen de faire face aux problèmes de santé et au manque de moyens auxquels peuvent être confrontés ces populations. Les indigènes Maya ont une conception globale de la santé. Elle constitue tout un système cohérent d’apprentissage où la santé est en relation étroite avec l’environnement et le savoir curatif des plantes tel qu’il existe dans leur culture. Nous ne parlerons donc pas de santé physique d’un côté et mentale de l’autre, mais d’une santé totale où la spiritualité est aussi importante que la biologie humaine.

Les plantes médicinales constituent les remèdes de base.Elles ont une importance capitale dans le traitement ou la prévention des maladies. Le moyen d’acquérir la connaissance phytothérapique est empirique pour les Maya K’iché. Différentes procédures sont utilisées pour cela comme l’observation de l’endroit où pousse la plante, son
aspect, son odeur, son goût, l’auto-observation de ses effets sur l’organisme, etc. Ils distinguent des plantes dites fraîches, froides ou chaudes et chacune a des usages bien particuliers. La pharmacopée botanique Maya K’iché a été en grande partie validée scientifiquement par des pharmacologues.

Une des personnes les plus importantes du système de la médecine Maya est l’Ajq’ij (au singulier, prononcé « arkhir »). Les Ajqij’ab (au pluriel, prononcé « arkhirhab ») sont les thérapeutes traditionnels ou « tradipraticiens » des problèmes de santé dans la culture Maya K’iché. Ils sont les principaux détenteurs de cette culture et de sa connaissance ethnomédicale.
Littéralement, Ajq’ij
signifie « représentant du Soleil sur la Terre ». L’Ajq’ij est le spécialiste de l’âme humaine et peut voyager dans le monde spirituel. Il représente la tradition et le savoir des ancêtres puisqu’il connaît les mythes, les « secrets » des plantes et de leurs utilisations. Il est donc à la fois médecin, psychothérapeute et prêtre de la religion Maya.

Les Ajqij’ab voient en la maladie et la santé un réseau complexe où de nombreux facteurs physiques, émotionnels et spirituels sont déterminants. Ils considèrent que le remède le plus efficace consiste à utiliser simultanément tous les moyens dont ils disposent pour soigner, y compris la prière. Alors que les médecins traitent leurs patients en consultation privée dans un hôpital, une clinique ou encore un cabinet, les Ajqij’ab reçoivent leurs patients dans des lieux sacrés dans les bois, les forêts, les lacs, les cimetières ou calvaires et tout autre lieu sacré de cérémonie. Les traditions et pratiques thérapeutiques qu’un Ajq’ij utilise se basent essentiellement sur un savoir astrologique et en particulier sur le calendrier Maya.

Les Ajqij’ab utilisent les vingt sections et treize articulations du corps humain auxquels ils associent les noms, numéros et signes des vingt jours du calendrier Maya (Cholq’ij). Pour cela, ils s’appuient sur les influences des astres et des planètes sur la nature. Ainsi, chacun des vingt jours du calendrier Maya représente une tendance basique humaine et chaque signe, un ensemble de caractéristiques de l’homme. Le traitement d’une maladie qu’elle quelle soit est toujours marqué par plusieurs cérémonies qui se déroulent dans un lieu sacré.

Ces cérémonies sont organisées par l’Ajq’ij et se déroulent autour d’un feu central embrasant des bougies de couleur, symboles des quatre points cardinaux et des forces de la nature. Pendant les cérémonies, l’Ajq’ij porte un tissu rouge sur la tête, tissu qu’il a reçu le jour de son initiation. L’initiation des Ajqij’ab consiste notamment en des jeûnes, des ingestions de plantes amères, une abstinence sexuelle et des veilles prolongées sans sommeil. Cette initialisation constitue un apprentissage de la connaissance de la réalité pour les Maya K’iché. Cette réalité n’est accessible que par l’usage de la raison, la mémoire et la volonté. Pour cela, le futur initié doit passer par une période initiatique de souffrance, de douleur, de tristesse et de pauvreté.

Les bains de vapeurs jouent aussi un rôle important dans la médecine Maya K’iché. Les plantes médicinales sont presque toujours associées à leur usage. Les plantes et leur nombre sont alors choisis en fonction de leurs qualités particulières et généralement dans l’optique d’une purification. Le baño de vapor, par exemple, consiste à s’asseoir recouvert d’un tissu au dessus d’une cuve remplie d’eau bouillante. Le temascal constitue une autre pratique. Il s’agit d’un sauna traditionnel de forme semi-sphérique et fait de terre argileuse. Son usage est à la fois quotidien et rituel. Il est utilisé dans la plupart des familles Maya pour se laver mais aussi par les sages-femmes ou comadronas pour l’accouchement et sa préparation. Le temascal est utilisé pour les problèmes respiratoires, digestifs, de peau, intestinaux mais aussi pour la planification familiale, problèmes, l’arthrite, et les rhumatismes. Le début de l’accouchement se déroule dans le temascal alors que l’accouchement se passe à l’extérieur. Le nouveau-né peut ensuite entrer à l’intérieur du temascal et conserver une source de chaleur comme celui qu’il trouvait à l’intérieur du ventre de sa mère. De façon quotidienne, le temascal est utilisé pour se laver.

 Le traitement des maladies mentales se fait aussi avec l’aide des Ajqij’ab. Pour traiter les patients atteints de dépression, de crises d’anxiété ou d’autres troubles de ce type, les Ajqij’ab utilisent un système psychothérapique rappelant la psychanalyse et la psychothérapie individuelle, mais aussi la thérapie de groupe ou de famille. Les psychothérapies proposées aux malades sont largement basées sur l’astrologie et en particulier le calendrier Maya ou Cholq’ij. Les Ajqij’ab ajoutent à cela les cérémonies et l’usage des plantes médicinales. En général, ils considèrent qu’il vaut mieux proposer un traitement mental puis un traitement physique à bases de plantes médicinales pour que cela soit plus efficace. Si les deux traitements ne sont pas combinés, le patient court le risque de n’être soigné que pour un temps. La maladie recommencera parce que la cause intérieure ou extérieure n’aurait pas été traitée.

Pour les Ajqij’ab, la maladie est un désordre provenant de quelque chose à l’intérieur et qu’il faut donc faire sortir d’une manière ou d’une autre. Certains Ajqij’ab parlent alors de psychanalyse ou de psychothérapie botanique pour expliquer leur traitement. Ces thérapies se passent la nuit, lors d’un « appel du feu » autrement dit, une cérémonie. Le patient raconte à l’Ajq’ij qui le guide et l’encourage, tout ce qui lui vient à l’esprit. Il raconte ses rêves, ses souvenirs ainsi que ses émotions et ses pensées. Les plantes amères, purgatives et vomitives sont ingérées par le patient au début de la cérémonie afin de purger et de laver le corps. Les nausées et les vomissements provoqués agissent ensuite symboliquement sur le mental. L’Ajq’ij, tout comme le ferait un psychanalyste, aide le patient à interpréter les associations d’idées et émotions qu’il exprime et le sens que cela peut avoir pour le patient lui-même. Il s’agit alors pour l’Ajq’ij de découvrir les sources passées du conflit inconscient que subit le patient et de restructurer sa personnalité. Ce type de traitement demande du temps et au moins trois à six sessions sont nécessaires.

Aujourd’hui, les Maya K’iché veulent être reconnus et respectés pour ce qu’ils sont et avoir simplement le droit, la liberté et la possibilité d’enseigner à leurs enfants la richesse de leur propre culture. Promouvoir la médecine traditionnelle Maya K’iché, c’est soutenir les indigènes dans leur volonté de développement durable et adapté où culture, santé, traditions et spiritualité sont en accord avec ce qu’ils sont. Malgré l’intérêt de ce système médical utile aux communautés Maya K’iché, il existe encore des rumeurs malsaines sur leurs pratiques traditionnelles souvent perçues comme de la « sorcellerie ». Comme a pu exister la chasse aux sorcières dans l’histoire occidentale, on pourrait dire qu’il existe une sorte de chasse aux Ajqij’ab au Guatemala et cela dans le cadre plus large d’une « chasse à l’indigène. »
Et ce n’est pas une histoire ancienne qui se serait terminée avec la fin de la guerre civile en 1996. Aujourd’hui encore, de nombreux Ajqij’ab se cachent et n’osent même pas dire qu’ils sont Ajq’ij. La règle est la méfiance parce qu’ils savent qu’ils seront les premiers que le gouvernement et les autorités du pays iront chercher pour les accuser de toutes sortes de crimes. Pour ceux qui dirigent le pays et qui veulent se débarrasser des indigènes, les Ajqij’ab représentent la première cible parce qu’ils sont un des piliers de la culture et qu’ils sont au centre de la société Maya. Alors, pour se soigner, les Maya K’iché choisissent parfois de se tourner vers leur médecine traditionnelle longtemps opprimée ou interdite par les autorités du pays.

Aujourd’hui, et depuis très longtemps la culture Maya, comme beaucoup d’autres cultures indigènes, est menacée. Elle est menacée non seulement à cause de son manque de reconnaissance mais surtout par une volonté de la détruire, de la faire disparaître et donc de l’accuser de machiavélisme. Les fréquentes rumeurs et médisances à propos des indigènes présentent les traditions et coutumes Mayas comme des mœurs et usages primitifs. Le temascal, par exemple, a longtemps été interdit et montré du doigt comme un lieu confiné et malsain abritant des pratiques sataniques.

Juin 2010

Guillaume BLIVET, diplômé en santé publique et psychologie et Anne-Sophie GOSSELIN, diplômée en ethnologie et doctorante en sociologie

La rédaction de cet article fait suite à une mission réalisée au Guatemala en partenariat avec l’ONG Médicos Descalzos par l’association La Root des Peuples
(http://site.voila.fr/root.peuples/index.html ).

Bibliographie :
Amnesty International (2002). GUATÉMALA, Un héritage fatal, Impunité pour le passé et retour des violations des droits humains. Document public, AMR 34/ 001/ 2002
SF 02 CO 264.
http://web.amnesty.org/library/print/FRAAMR340012002
Gosselin, A.-S., Blivet, G., Mahé, E. & Seznec, S. (2004). Santé mentale et médecine Maya.
La Root des Peuples. http://site.voila.fr/root.peuples/santementale.htm
Médicos Descalzos. http://www.medicosdescalzos.com
Nicolas, J.-P. (1999).Les plantes médicinales des Maya K’iché du Guatemala, Ibis Press.
Organisation Mondiale de la Santé (2001). Rapport sur la santé dans le monde 2001 : Unepersonne sur quatre souffre de troubles mentaux, Communiqué OMS/42 du 28 septembre 2001. http://www.who.int/inf-pr-2001/fr/cp2001-42.html
Pol Morales, F. (2003). Médicos Descalzos, Bases y fundamentos para la creación del Centro de Investigación y Estudios de Medicina Tradicional (CIEMTRA), Chinique, Quiché, Guatemala (document et traduction personnels).

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 80 followers